Mots pour la route

NICOLAS BOUVIER

U n voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.(…) A l’est d’Erzerum, la piste la piste est très solitaire. De grandes distances séparent les villages.

Pour une raison ou une autre, il peut arriver qu’on arrête la voiture et passe la fin de la nuit dehors. Au chaud dans une grosse veste de feutre, un bonnet de fourrure tiré sur les oreilles, on écoute l’eau bouillir sur le Primus à l’abri d’une roue. Adossé contre une colline, on regarde les étoiles, les mouvements vagues de la terre qui s’en va vers le Caucase, les yeux phosphorescents des renards. Le temps passe en thés brûlants, en propos rares, en cigarettes, puis l’aube se lève, s’étend, les cailles et les perdrix s’en mêlent… et on s’empresse de couler cet instant souverain comme un corps mort au fond de sa mémoire, où on ira le rechercher un jour. On s’étire, on fait quelques pas, pesant moins d’un kilo, et le mot « bonheur » parait bien maigre et particulier pour décrire ce qui vous arrive.

Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais ces quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que cette de l’amour, et que la vie nous distribue avec parcimonie à la mesure de notre faible coeur.

Nicolas Bouvier
L’usage du monde. Ed. Gallimard

WAJDI MOUAWAD

« Tout d’abord il y a la sensation d’une présence.

Quelqu’un est là et me regarde.

Je me retourne mais je ne vois personne

Pourtant quelque chose est là, tapi dans l’ombre, qui me fixe.

Je veux dire qu’au début il n’y a jamais de volonté affichée.
Impossible de nommer quoi que ce soit.

Il est possible de dire :
Cette sensation à peine perceptible prendra, peut-être, la forme d’un spectacle ou d’un texte, mais aujourd’hui impossible de deviner l’histoire qui la porte.

C’est possible de dire cela.

Mais au début, il vaut mieux se taire et ne rien dire du tout. Ne présumer de rien. Ne pas prendre tout ça au sérieux. Rester concentré sur la sensation. Dans le présent. N’en parler à personne. Ne rien évoquer. De peur qu’elle disparaisse. Devenir au fil des jours dépendant de sa présence. S’engager. Oser demander parfois: « Est-ce que tu es toujours là? »

Wajdi Mouawad
SEULS – Chemin, texte et peintures
Ed. Lemeac / Actes Sud

Patrick Viveret

T outefois, nous pouvons identifier les brèches et tenter de nous y faufiler, en entraînant avec nous vers des paysages plus doux un maximum de compagnons d’infortune.
Un tel projet suppose de retrouver le goût de la discussion, de l’imagination et de l’action.
Il se nourrit d’abord de désir. Et l’énergie du désir est très supérieur à celle de la peur..

Patrick Viveret
La cause humaine – Ed. LLL

Antonio GRAMSCI

J e hais les indifférents.
Je crois comme Friedrich Hebel que « vivre signifie être partisans ». Il ne peut exister seulement des hommes, des étrangers à la cité. Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti.

L’indifférence c’est l’aboulie, le parasitisme, la lâcheté, ne n’est pas la vie. C’est pourquoi je hais les indifférents. L’indifférence est le poids mort de l’histoire. C’est le boulet de plomb pour le novateur, c’est la matière inerte ou se noient souvent les enthousiasmes les plus resplendissants, c’est l’étang qui entoure la vieille ville et la défend mieux que les murs les plus solides, mieux que les poitrines de ses guerriers parce qu’elle engloutit dans ses remous limoneux les assaillants, les décime et les décourage et quelquefois les fait renoncer à l’entreprise héroïque.

L’indifférence oeuvre puissamment dans l’histoire. Elle oeuvre passivement, mais elle oeuvre. Elle est la fatalité; elle est ce sur quoi on ne peut pas compter,elle est ce qui bouleverse les programmes, ce qui renverse les plans les mieux établis; elle est la matière brute, rebelle à l’intelligence qu’elle étouffe. Ce qui se produit, le mal qui s’abat sur tous, le possible bien qu’un acte héroïque (de valeur universelle) peut faire naître, n’est pas tant dû à l’initiative de quelques uns qui oeuvrent, qu’à l’indifférence, l’absentéisme de beaucoup. Ce qui se produit, ne se produit pas tant parce que quelques uns veulent que cela se produisent, mais parce que la masse des hommes abdique devant sa volonté, laisse faire, laisse s’accumuler les noeuds que seule l’épée pourra trancher, laisse promulguer les lois que seule la révolte fera abroger, laisse accéder au pouvoir des hommes que seule la mutinerie pourra renverser.

La fatalité qui semble dominer l’histoire n’est pas autre chose justement que l’apparence illusoire de cette indifférence, de cet absentéisme. Des faits mûrissent dans l’ombre, quelque mains, qu’aucun contrôle ne surveille,tissent la toile de la vie collective, et la masse ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas.
Les destins d’une époque sont manipulés selon des visions étriquées, des buts immédiats, des ambitions et des passions personnelles de petits groupes actifs, et la masse des hommes ignore, parce qu’elle ne s’en soucie pas. Mais les faits qui ont mûri débouchent sur quelque chose; mais la toile tissée dans l’ombre arrive à son accomplissement : et alors il semble que ce soit la fatalité qui emporte tous et tout sur son passage, il semble que l’histoire ne soit rien d’autre qu’un énorme phénomène naturel, une éruption, un tremblement de terre dont nous tous serions les victimes, celui qui l’a voulu et celui qui ne l’a pas voulu, celui qui savait et celui qui ne savait pas, qui avait agi et celui qui était indifférent. Et ce dernier se met en colère, il voudrait se soustraire aux conséquences, il voudrait qu’il apparaisse clairement qu’il n’a pas voulu lui, qu’il n’est pas responsable. Certains pleurnichent pitoyablement, d’autre jurent avec obscénité, mais personne ou presque ne se demande : et si j’avais fait moi aussi mon devoir, si j’avais essayé de faire valoir ma volonté, mon conseil, serait-il arrivé ce qui est arrivé? Mais personne ou presque ne se sent coupable de son indifférence, se son scepticisme, ne ne pas avoir donné ses bras et son activité à ces groupes de citoyens qui, précisément pour éviter un tel mal, combattaient, et se proposaient de procurer un tel bien. La plupart d’entre eux, au contraire, devant les faits accomplis, préfèrent parler d’idéaux qui s’effondrent, de programmes qui s’écroulent définitivement et autres plaisanteries du même genre. Il recommencent ainsi à s’absenter de toute responsabilité. Non bien sûr qu’ils ne voient pas clairement les choses, et qu’ils ne soient pas quelquefois capables de présenter de très belles solutions aux problèmes les plus urgents, y compris ceux qui requière une vaste préparation et du temps. Mais pour être très belles, ces solutions demeurent tout aussi infécondes, et cette contribution à la vie collective n’est animée d’aucune lueur morale; il est le produit d’une curiosité intellectuelle, non d’un sens aigu d’une responsabilité historique qui veut l’activité de tous dans la vie, qui n’admet aucune forme d’agnosticisme, et aucune forme d’indifférence. Je hais les indifférents aussi parce que leurs pleurnicheries d’éternels innocents me fatiguent. Je demande à chacun d’eux de rendre compte de la façon dont il a rempli le devoir que la vie lui a donné et lui donne chaque jour, de ce qu’il a fait et spécialement de ce qu’il n’a pas fait. Et je sens que je peux être inexorable, que je n’ai pas à gaspiller ma pitié, que je n’ai pas à partager mes larmes. Je suis partisan, je vis, je sens dans la conscience viriles de mon bord battre déjà l’activité de la cité future que mon bord est en train de construire. Et en elle la chaîne sociale ne pèse pas sur quelques uns, en elle chaque chose qui se produit n’est pas due au hasard, à la fatalité, mais elle est l’oeuvre intelligente des citoyens. Il n’y a en elle personne pour rester à la fenêtre pour regarder alors que quelques uns se sacrifient, disparaissent dans le sacrifice; et celui qui reste à la fenêtre, à guetter, veut profiter du peu de bien que procure l’activité de peu de gens et passe sa déception en prenant à celui qui s’est sacrifié, à celui qui a disparu parce qu’il n’a pas réussi ce qu’il s’était donné pour but. Je vis, je suis partisan. C’est pourquoi je hais qui ne prend pas parti. Je hais les indifférents.

Antonio Gramsci
Pourquoi je hais l’indifférence
Préface de Martin Rueff
Ed. Rivages poche / Petite bibliothèque
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